SYRIE : LE PRESIDENT BACHAR AL-ASSAD OUVERT AU DIALOGUE AVEC LES OCCIDENTAUX A SES CONDITIONS

Publié le par Tourtaux

Syrie : Bachar Al-Assad ouvert au dialogue, à ses conditions...

 

Régis Soubrouillard

Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales

Bachar Al-Assad a livré un long entretien à la revue américaine spécialisée "Foreign Affairs". Banni du jeu diplomatique il y a trois ans, le président syrien se replace doucement, mais sûrement, au centre du jeu. Et c'est désormais à ses conditions, qu'il propose l'ouverture d'un dialogue avec les Occidentaux.
Uncredited/AP/SIPA

Kobané libérée ? Dans une interview fleuve accordée à la revue américaine Foreign Affairs, le président syrien Bachar Al-Assad ne se lasse pas de moquer l’alliance laborieuse des Kurdes et des Occidentaux : « Kobané est une petite ville, d’environ 50 000 habitants. Les attaques ont commencé il y a trois mois et elles ne sont toujours pas terminées. L’armée syrienne a libéré en moins de trois semaines des villes de la même importance aux mains de cellules d’Al Qaida. Cela dit à quel point les Américains ne sont pas sérieux dans leur lutte contre le terrorisme. (…) Nous n’avons rien vu de concret en dépit des attaques contre l’Etat islamique dans le Nord de la Syrie. L’organisation a gagné du terrain en Syrie et en Irak. La Syrie a une expérience de plus de trente ans dans la lutte contre le terrorisme ».  
 
Un tacle à l’incompétence américaine en matière de lutte anti-terroriste mais aussi — il faut savoir lire entre les lignes — une très claire offre de service aux occidentaux. Le bilan de la coalition n’est en effet pas glorieux Il aura fallu plus de 700 frappes américaines — près de trois quarts des frappes menées par la coalition en Syrie — et plus de trois mois pour reprendre la petite ville frontière, certes symbolique, de Kobané.  
 
Officiellement, si les Occidentaux refusent toujours de s’engager dans une alliance politique avec le président syrien, ils se montrent désormais bien plus prudents qu’il y a quelques mois sur la nécessité impérieuse de le voir quitter le pouvoir.  Et le président syrien sait bien que l'Occident a besoin de lui et de la connaissance du terrain de ses services de renseignement pour désigner aussi bien les cibles des attaques aériennes que pour suivre les filières des Occidentaux souhaitant rejoindre les rangs de l’Etat islamique.
 
Comme l’a souligné récemment le coordinateur de l’Union européenne pour la lutte contre le terrorisme, Gilles de Kerchove, le bilan de l’intransigeance diplomatique française et européenne est bien maigre : « Nous sommes tous partisans de traduire Bachar Al-Assad devant la Cour pénale internationale... Cependant, il n’est peut-être pas absurde de se poser la question de la justesse de la politique suivie ces trois dernières années... Après trois ans, nous avons 200 000 morts, des millions de déplacés, une organisation qui est devenue la plus puissante au monde avec 30 000 combattants : Daech. Et nous avons toujours Assad ! ». 
 
Au Quai d’Orsay — et à l’Elysée —, convaincu qu’en éliminant Bachar Al-Assad l’Etat islamique n’aurait pas prospéré aussi rapidement, on continue à pointer du doigt la volte-face américaine d’août 2013 lorsque Obama a renoncé à l’intervention militaire en Syrie. D’autres estiment au contraire qu’une mise à l’écart d’Assad aurait laissé le champ libre à l’Etat islamique. Reste que la doctrine française « Ni Assad, ni les djihadistes » — ni l’Iran, ni la Russie... —  laisse la France aveugle et l’exclut de la table des négociations.
 
Le renversement du régime syrien : le scénario du pire à Washington 
 
Assad ne s’y trompe pas : lorsqu’il cite la France, c’est pour la désigner comme le pays qui souhaite l’échec de l’initiative russe de la conférence sur la Syrie qui se déroule en ce moment à Moscou et dont le but est précisément de trouver une porte de sortie avec le régime syrien. Dans le même entretien, le président syrien ne s’adresse d'ailleurs qu’à Barack Obama. Et l’appel du pied lancé aux Américains n’est pas sans condition. Assad veut entamer des négociations politiques, voire clarifier la position occidentale vis-à-vis de la Turquie et obtenir l’arrêt de tout soutien aux rebelles syriens :  « Si les terroristes peuvent résister aux frappes aériennes, cela signifie que les Turcs continuent de leur envoyer des armements et de l'argent. Les Américains ont-ils mis la moindre pression sur les Turcs pour qu'ils cessent leur soutien à Al-Qaïda ? Non, je ne le crois pas. Les pays occidentaux devraient arrêter de se voiler la face en supportant ce qu’ils appellent "l’opposition modérée". Ils sont à la solde d’Al-Qaïda, de l’Etat islamique et du Front Al-Nosra ».  
 
Bachar se pose même en ultime recours pour éliminer le danger représenté par l'Etat islamique et éviter à l'Occident de s'enfoncer dans une crise de longue durée à l'issue incertaine: « Je pose la question à tous les Américains. Qu’avez vous obtenu à soutenir les terroristes dans notre pays ? Qu’avez vous obtenu à soutenir les Frères musulmans en Egypte, il y a quelques années ? Qu’avez vous obtenu à soutenir Erdogan en Turquie ? Pourquoi avez vous échoué dans toutes les guerres ? Vous pouvez déclarer la guerre, mais vous êtes incapables de résoudre les problèmes. La Syrie est le cœur du Moyen-Orient. Tout le monde le sait. Si le Moyen-Orient est malade, le monde entier sera instable. Donc, la politique devrait être d'aider la paix dans la région, pour combattre le terrorisme, promouvoir la laïcité comme vous l'avez fait dans votre pays. S’engager dans des guerres ne fait pas de vous une grande puissance ».
 
Le message sera-t-il entendu : les diplomates américains ont, eux, au moins, tiré un trait sur le renversement du régime syrien par les rebelles. Dans une récente étude publiée par la Rand Corporation, un think tank conservateur, mais l’un des plus influents à Washington, l’hypothèse apparaît même comme « le scénario du pire » : « L'effondrement du régime syrien serait un coup dur pour l'Iran, le Hezbollah et serait une victoire dramatique pour Al-Qaïda et l’Etat islamique. Il faudrait craindre une nouvelle vague d’attaques terroristes ciblant l'Europe. Une nouvelle ligne de fracture émergerait entre nationalistes et salafistes à travers le Moyen-Orient. Une victoire du régime syrien serait en revanche un sérieux revers pour l’Etat islamique mais même dans les variantes les plus optimistes de notre scénario le groupe tiendrait encore certaines parties de l'Est de la Syrie, au Nord et à l’Ouest de l’Irak ».
 
Une note qui renseigne moins sur la viabilité du scénario évoqué que sur l’évolution des réflexions à l’œuvre dans les milieux diplomatiques à Washington. En 2011, Barack Obama  et François Hollande exigeaient chacun la démission de Bachar Al-Assad, faisant le pari d’une chute rapide du régime. 

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