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CAEN : APRES UNE LUTTE ADMIRABLE ET MEMORABLE DE 344 JOURS D'OCCUPATION PAR LES SALARIES, LA BISCUITERIE JEANNETTE FERME EN JETANT LES SALARIES SUR LE CARREAU COMME DES CHIENS

Publié le par Tourtaux

Entreprise
Dimanche 01 février 2015

Caen. Les portes de la biscuiterie Jeannette se sont fermées

Dernière journée, vendredi 30 janvier, pour les salariés de la biscuiterie. Après un inventaire tendu, ils ont quitté les locaux, rue Charlotte-Corday à Caen (Calvados), émus. Reportage.
Derniers moments partagés ensemble pour les salariés de Jeannette...

         
Au bout des chaînes de production qui ne tournent plus, une petite madeleine reste posée là. Les effluves d'arôme pénètrent encore les narines ci ou là. Mais la vieille usine de la rue Charlotte-Corday, à Caen, au bout de La Demi-Lune a déjà tourné la page depuis longtemps. Après plus de 60 ans de vie et onze mois d'occupation par les salariés, les Jeannette quittent définitivement les locaux.

Le juge l'a décidé jeudi soir, et le commissaire-priseur arpente les moindres recoins pour noter ici, un clavier et une souris d'ordinateur, là, une armoire, un inventaire contradictoire pour voir si, après 344 jours d'occupation, il ne manque rien. Derrière le commissaire-priseur, l'huissier, maître Brand, l'avocate des ouvriers et les représentants de la CGT. « On nous soupçonne d'être des voleurs. C'est la meilleure celle-là. » Fidèle à son habitude, Françoise Bacon, déléguée CGT ne se laisse pas impressionner. L'ambiance est tendue.

Tension

Eric suit de loin ce cortège funèbre en quête d'inventaire. Les yeux humides, il voit défiler les 38 ans passés ici. « Quel gâchis. » Les phrases s'enchaînent difficilement. « Je suis rentré ici j'avais 16 ans. J'ai commencé comme manutentionnaire. A la fin, j'étais chef de fabrication. » A 54 ans, il s'inquiète pour demain. « D'autant que ma femme aussi travaillait ici. On espère continuer encore. » Ces derniers mois d'occupation ont changé les choses. « On était plus que des collègues, ça a créé des affinités forcément. » Le décompte se poursuit. Fatigué des commentaires, maître Rivola, commissaire-priseur, menace d'arrêter et de quitter l'usine. « Je fais mon travail. Si vous n'êtes pas content de l'estimation, faîtes la vôtre. » Me Brand calme le jeu.

A l'autre bout de l'usine, la table se dresse. Petits fours et champagne, un peu de musique aussi. Ultimes moments ensemble, on se serre les coudes. Les larmes remplacent bientôt les mots. « Ça y est. Là, c'est concret, soupire Ginette, 40 ans de boîte. On va se revoir, c'est sûr. Enfin, on espère car au fil du temps, chacun va reprendre sa vie... »

Entre colère et dégoût. « On nous jette comme des chiens, même si tout ça, ça fait des souvenirs qu'on gardera toute notre vie. On va oublier les bons moments pour garder que les bons. » De l'enceinte résonne : « On lâche rien. » « C'est notre hymne », entonnent les Jeannette qui reprennent les paroles par coeur.

« Aujourd'hui, j'ai peur »

Françoise se pose cinq minutes. Elle n'a pas dormi de la nuit. « J'ai pris une belle claque hier. » Une de plus. Après 37 ans de maison et plus de 20 ans de combats syndicaux. La dernière peut-être. « Depuis onze mois, en occupant l'usine, c'est comme si j'allais au travail. Je voyais les collègues, l'usine, j'étais dans mon élément. Mais demain, c'est fini. J'ai peur vous savez. Pas de travailler, j'ai la santé pour moi, c'est le plus précieux. Est ce que je vais retrouver du travail ? Le contexte n'est pas facile, il faut se remettre en question. J'ai un rêve : travailler dans les pompes funèbres. C'est un rêve d'aider les familles dans ces moments là. J'ai commencé les évaluations, ça me plairait vraiment. »

Franck Mérouze, patron local de la CGT, prend la parole, lui aussi étranglé par les sanglots. De nouveaux rendez-vous sont annoncés : mercredi aux prud'hommes, jeudi pour le délibéré. L'inventaire s'achève, les portes se ferment bientôt. Les serrures déjà changées. Qui emportera la dernière petite madeleine ?

Jean-Luc LOURY.

Publié dans Lutte des classes

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